Aimé Césaire, chantre de la poésie authentique !

Tiburce Koffi

Aime_Cesaire Un banal petit matin du 17 avril 2008,il a quitté la terre et le temps des hommes. Et voici qu’on le conte déjà au passé, lui le maître des grandes orgues ; lui qui, plus que tous les fils élus de la Parole, avait su nous dire le nommo et le muntu de sa langue de feu — le secret de son gosier de créateur ! Moins de cinq minutes après la déclaration officielle de son décès par le médecin, le premier texte en hommage au poète était déjà sur le Net ! C’est que la disparition (prévisible) de l’homme, était un événement mondial ; exactement comme il y a quelques années, celle du Pape ; et parce que tel, il avait mis en alerte toutes les rédactions du monde. Hommage de Soleil Magazine, notre journal.

Aimé Césaire n’était plus du commun des mortels ; son nom et son œuvre étaient aux envergures du monumental ; et cela était juste car Césaire était le plus authentique d’entre les poètes du vingtième siècle ; celui qui avait le plus compris que la poésie, la vraie, naît de la démesure du discours. Il disait d’ailleurs que La connaissance poétique est celle où l’homme éclabousse l’objet de toutes ces richesses mobilisées. Pour le monde noir, pour les écrivains du monde entier, la disparition de cet homme sera (elle l’est même déjà) une date historique, un majestueux point d’orgue à observer, en hommage à celui-là qui, de toutes les consciences politiques et intellectuelles de sa génération et de son temps, était celui qui avait le plus mobilisé de l’énergie pour la défense des opprimés, et exprimé sa passion pour sa race — la race noire…

Que dire de cet écrivain d’envergure universelle, dans le cadre de l’hommage que notre journal « Soleil magazine » veut lui rendre, pour son premier numéro ? En réalité, que puis-je dire de son œuvre que ne l’ont déjà dit de manière certainement plus savante et plus précise, les exégèses de référence du monde littéraire international ? De quel réel écho peut sonner notre voix dans le concert des éloges à cette icône de la poésie universelle ? Assurément aucun ! Allons-y toutefois ; et ajoutons, sans complexe, notre note personnelle aux harmoniques des grandes orgues qui ont célébré la parole de Césaire.

Un anticolonialisme à fleur de peau

Toute l’œuvre littéraire de Césaire respire d’un anticolonialisme que d’aucuns pourraient taxer d’épidermique. Sur cette question, le texte de référence demeure indiscutablement le Discours sur le colonialisme. Il est publié en 1955 — Césaire a alors 42 ans. Non seulement c’est un homme mûr et politiquement engagé dans le combat libertaire de l’intelligentsia négro africaine, mais aussi, en littérature, il n’en est pas à son premier texte : il est déjà un écrivain au talent reconnu, auteur d’un texte magnifique dont l’effluve littéraire suscite maints éloges et commentaires savants : Cahier d’un retour au pays natal (publié pour la première fois en 1939). En plus de ce texte, il faut citer : Les armes miraculeuses (1946), Soleil cou coupé (1948), Corps perdu (1949).

Texte militant (il est écrit en pleine période du combat pour les indépendances) et au contenu dénonciateur sans concession aucune, Discours sur le colonialisme demeure un livre majeur dans la pensée progressiste — notamment de gauche ; il continue d’inspirer les syndicalistes de gauche, les alter mondialistes, les révolutionnaires d’Amérique latine et d’Afrique. Césaire y professe à coups de mots révoltés et déchaînés, son aversion pour la bourgeoise esclavagiste, occidentale ; il lui fait un procès en règle, sans aucune circonstance atténuante. Dès la première page du livre, le ton est donné : Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. (…) Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde (…). Le fait est que la civilisation dite ‘‘européenne’’, la civilisation ‘‘occidentale’’, telle que l’ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial. (p. 7).

Discours sur le colonialisme respecte en tous points, les caractères identitaires de la prose ‘‘césairienne’’ : virulence du discours, abondance de mots savants (ou rares), force de la dérision, prose de long souffle, refus d’altérer la pensée, etc. Lisez avec moi : Donc, camarade, te seront ennemis — de manière haute, lucide et conséquente — non seulement gouverneurs sadiques et préfets tortionnaires, non seulement colons flagellants et banquiers goulus, non seulement macrotteurs politiciens lèche-chèques et magistrats aux ordres, mais pareillement et au même titre, journalistes fielleux, académiciens goitreux endollardés de sottises, ethnographes métaphysiciens et dogonneux, théologiens farfelus et belges, intellectuels jaspineux, sortis tout puants de la cuisse de Nietzsche ou chutés calenders-fils-de-roi d’on ne sait quelle Pléiade, les paternalistes, les embrasseurs, les corrupteurs, les donneurs de tape dans le dos, les mateurs d’exotisme, les diviseurs, les sociologues agrariens, les endormeurs, les mystificateurs, les baveurs, les matagraboliseurs, (…) p.38.

On peut boucler la visite du labyrinthe du verbe ‘‘césairien’’ (dans discours sur le colonialisme) sur cette dernière citation : L’entreprise colonial est, au monde moderne, ce que l’impérialisme romain fut au monde antique : préparateur de désastre, et fourrier de la catastrophe (p. 69). Notons que c’est sur ce même ton dénonciateur et pourfendeur qu’il écrit les textes qui suivront l’année d’après : la (toute aussi fameuse) Lettre à Maurice Thorez, Et les chiens se taisaient.

Mais pour tous les ‘‘césairiens’’ (lecteurs émerveillés, enseignants, chercheurs, critiques, etc.), Aimé Césaire, c’est surtout Cahier d’un retour au pays natal et La tragédie du roi Christophe ; deux textes qui suffisent pleinement à la gloire du poète et auteur dramatique martiniquais, comme ils auraient suffi à celle de tout autre écrivain.

L’amplitude cosmique du mot et de la pensée

C’est incontestablement avec Cahier d’un retour au pays natal qu’Aimé Césaire entre dans le sanctuaire du verbe amplifié à la dimension de l’universel, et qu’il acquiert une place de choix au banquet des poètes — les vrais ; c’est-à-dire, les maîtres authentiques de la parole proférée ou écrite ; non pas les diseurs de vers ou de « litanies versifiées » (La tragédie du roi Christophe), mais les orfèvres de la langue, les musiciens du mot ; le mot qui danse, qui hurle, qui gémit ou qui pleure. Car il appartient au poète de faire danser le mot, de lui donner vie et âme…

Ici, comme dans Discours sur le colonialisme, l’Occident est pris à partie : Ecoutez le monde blanc/horriblement las de son effort immense/ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures/ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystérieuse/écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites/écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement/Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs ! (p. 48). On sait ce que ces réitérations d’attaques dirigées contre l’Occident ont valu au poète : il fut soupçonné de racisme anti-blanc par certains critiques. Comme s’il avait voulu anticiper, le poète avait pourtant écrit, dans le même texte : vous savez que ce n’est point par haine des autres races/ que je m’exhibe bêcheur de cette unique race/que ce que je veux/c’est pour la faim universelle/pour la soif universelle/la sommer libre enfin/de produire de son intimité close/la succulence des fruits. (p.50).

Tout dans ce texte majestueux et généreux dans le verbe stylisé alerte le lecteur averti ; depuis ce curieux syntagme verbal Au bout du petit matin (qui orchestre tout le corps discursif du poème), jusqu’aux passages narratifs et/ou descriptifs (ils sont nombreux — comme la scène du nègre du tramway, p. 40-41, ou celle où le poète narrateur décrit le climat miséreux de la maison familiale, p.18) où prose romanesque et poétisation du référent se rencontrent, s’entremêlent, se séparent, pour livrer un propos dense en émotion…

Tous les spécialistes de la poésie ont salué Cahier d’un retour au pays natal. L’éloge n’est pas surfait : aucun texte poétique moderne n’a autant marqué la mémoire des lecteurs que ce poème narratif de long souffle où lyrisme individuel et collectif se marient à merveille et avec autant de magie ! En combien de langues ce texte a-t-il été traduit ? Combien d’exemplaires ont-ils été vendus ? Combien d’études ont-elles été faites, produites sur ce texte immense (autant du point de vue formel que cognitif) ? Quel élève ou étudiant nègre n’a-t-il pas étudié, lu, récité ou entendu dire des vers de Cahier d’un retour au pays natal ?...

Aimé Césaire est mort à 94 ans ! Près d’un siècle de vie a donc consacré son parcours terrestre. C’est un privilège des Dieux. Et les négro africains ont raison de ne pas pleurer les patriarches : à cet âge-là, on ne meurt plus, à vrai dire ; on se repose. Car comme disent les chrétiens : L’œuvre est terminée /Du grand repos, l’heure a enfin sonné

Merci, grand maître, de nous avoir appris, passant dessus la Martinique et toutes ces Antilles qui ont faim, ces Antilles dynamitées d’alcool et crevées de petites véroles, le chemin initiatique qui mène au verbe fécondateur, au verbe beau, fort et juste. Et nous continuerons d’interroger les signes qui parsèment cet énigmatique « petit matin », et nous redirons le rêve de Christophe face au défi de « l’industrie de la pierre » et à cette incompréhensible indolence de la race Noire alors que « l’ocelot est aux aguets » ; et nous continuerons de nous identifier au laminaire jusqu’à ce qu’il y ait de nouvelles saisons au Congo et que exorcisions toutes ces « malédictions enchaînées ». Car, « il n’est pas vrai que l’œuvre de l’homme est terminée »… « et nous savons qu’il y a place pour tous… » sous le vaste préau de ce monde que nous pouvons, nous aussi, discipliner à la force de nos volontés déchaînées…

Un dictionnaire a écrit ces notes prosaïques à son endroit : « Aimé Césaire, de son nom complet Aimé Fernand David Césaire, né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe (Martinique) et mort le 17 avril 2008 à Fort de France, est un poète et homme politique français... Il est l’un des fondateurs du mouvement littéraire de la négritude et un anticolonialiste résolu."

Aimé Césaire est parti. Vive le poète ! Et que se prolonge la fête du mot magique qu’il avait si bien ouverte ! Césairi, la fôhoun 1 !

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Note : 1 / La fôhoun (en baoulé) : dors en paix !

Textes cités :

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (suivi de Discours sur la Négritude), Paris, Présence africaine, 1955 et 2004.

Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence africaine, édition de 1983.

Aimé Césaire, La tragédie du roi Christophe, théâtre, Paris, présence africaine, 1963.

Tiburce Koffi

Ecrivain, professeur de Lettrestiburce_koffi@yahoo.fr

http://tiburcekoffi.blogspot.com