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KANLENTO-AVULETE "vaillant combattant, nous devons lutter"
8 janvier 2015

Côte d’Ivoire. Ahmadou Kourouma de retour au pays

Côte d’Ivoire. Ahmadou Kourouma de retour au pays où « votent les bêtes sauvages ».

jeudi 8 janvier 2015

 

Il était mort à Lyon le jeudi 11 décembre 2003. Alors que le pays où il était né, la Côte d’Ivoire, se trouvait au bord du gouffre. « L’éléphant ne se décompose pas en un jour », avait-il rappelé dans un de ses livres. Les régimes autoritaires et autres dictatures non plus. Et au sujet des régimes autoritaires et autres dictatures, il en savait beaucoup. Un savoir dont il avait fait un livre (« En attendant le vote des bêtes sauvages ») qui lui avait apporté la notoriété.

 Côte d’Ivoire. Ahmadou Kourouma de retour au pays où « votent les bêtes sauvages ».

Les Français n’aiment rien tant que ces histoires de « nègres » dictatoriaux dont ils ont été, trop souvent, les inventeurs, instigateurs, propagateurs… Il a écrit aussi : « Au bout de la patience, il y a le ciel. La nuit dure longtemps, mais le jour finit toujours par arriver ». Ahmadou Kourouma aura donc patienté onze longues années avant de retrouver non pas le ciel de Côte d’Ivoire mais sa terre. Sa dépouille mortelle vient d’être accueillie à l’aéroport Félix-Houphouët-Boigny par le ministre de la culture et de la Francophonie. Qui dira « la fierté que les Ivoiriens ont pour l’avoir eu comme écrivain ». C’est que l’homme mort, plus encore quand il savait manier les mots et raconter des histoires, est moins dérangeant que le vivant. Kourouma aura été « l’agace-tyran » comme l’avait titré un jour Libération*.

Malinké né à Togobala, en Guinée, en 1927 mais de nationalité ivoirienne, fils d’un chasseur, Moriba Kourouma, il avait été élevé à Boundiali, dans l’extrême Nord-Ouest de la Cote d’Ivoire (entre Odienné et Korhogo), avant de rejoindre l’école secondaire de Bingerville, sur la côte. Militant de la première heure au RDA, il sera enrôlé dans l’armée coloniale à la fin des années 1940 pour « subversion », alors qu’il était élève à l’Ecole technique supérieure de Bamako. Il combattra en Indochine. Démobilisé, il poursuivra ses études universitaires à Paris et à Lyon. Maths-stats, administration des entreprises, droit du travail vont faire de lui un actuaire ; ce qui n’est pas la voie directe vers la littérature (mais Lewis Caroll, professeur de mathématiques et écrivain prolixe et parfois onirique, a été, sous son nom d’état civil – Charles L. Dodgson – l’auteur notamment du « Traité élémentaire des déterminants » et de « Logique sans peine »).

Kourouma n’a pas été le plus connu des écrivains africains francophones. Il n’était pas non plus le plus prolixe mais un des plus talentueux et des plus inventifs. C’était un moderne aussi ; bien qu’il fasse la part belle, toujours, à la tradition. C’est en 1976 que Le Seuil a édité son premier roman (il avait été déjà édité en 1968 par les Presses de l’université de Montréal) : « Les Soleils des indépendances ». Suivront « Monnè, outrages et défis », « En attendant le vote des bêtes sauvages » et « Allah n’est pas obligé » (qui lui vaudra le prix Renaudot en 2000).

Il n’était pas fait pour les honneurs. Même s’il avait été fait chevalier de la Légion d’honneur sous François Mitterrand. C’est à Lomé – où il s’était exilé après que l’ambassadeur de France à Abidjan et les barons du PDCI aient convaincu Félix Houphouët-Boigny que la pièce qu’il faisait jouer alors dans la capitale ivoirienne était « révolutionnaire » (catalogué « subversif » par les colons, il avait été inquiété lors de l’affaire des « complots » en 1963 – cf. infra) – que Georges-Marie Chenu, qui y était ambassadeur de France, avait décoré, au nom du chef de l’Etat français, ce romancier d’envergure. La diplomatie (dont Luther disait qu’elle était « la putain du diable ») a parfois des raisons que la raison ne veut pas connaître.

A l’âge d’homme (33 ans), Kourouma avait quitté la France (il avait épousé, le 29 septembre 1960, une Française, agent d’assurance, Christiane Michaillat, dont il aura quatre enfants), pour se réinstaller en Côte d’Ivoire indépendante. La donne avait changé. Les cadres du PDCI-RDA recherchaient les prébendes. Houphouët instaurait un populisme basé sur l’exploitation du travail des « étrangers » et la redistribution du surproduit à ses hommes liges. Ce type de régime fonctionne comme un yoyo. Jeu dont Houphouët était le maître. Le 27 novembre 1960, il avait été élu président pour cinq ans. Le 5 avril 1962, il demandait aux députés de voter une loi qui autoriserait le gouvernement à prendre des mesures d’internement et d’assignation à résidence, voire d’obligation de travail, contre toute personne qui pourrait être suspectée de s’opposer au pouvoir. Le 11 janvier 1963, une Cour de sûreté de l’Etat était instituée et basée dans son fief de Yamoussoukro. Trois jours plus tard, un tiers des membres du BP du PDCI sera arrêté et emprisonné. La Côte d’Ivoire renouvelait son personnel politique au gré des « complots » annoncés, des « comploteurs » jamais jugés mais condamnés. Les hommes liges du régime, humiliés, seront plus tard « pardonnés ». Ce qui leur donnera de la souplesse.

Les « complots » laisseront des cadavres sur la route et plus encore d’exilés. Kourouma était alors actuaire (1960-1964) à la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) à Abidjan. Mis en cause, il va choisir l’exil en Algérie, nouvellement indépendante, et sera actuaire (1964-1969) à la Caisse nationale d’assurance d’Algérie (CNA). Il reviendra en Côte d’Ivoire alors qu’Houphouët va organiser, le 9 mai 1971, la « grande réconciliation », tirant un trait sur les accusations et condamnations des années 1960.

Kourouma s’était lancé dans l’écriture. « Les soleils des indépendances », en 1968, sera le livre des désillusions. En 1974, il présentera sa première et unique pièce : « Le diseur de vérité ». Mais la Côte d’Ivoire d’Houphouët était un pays où toutes les vérités n’étaient pas bonnes à dire. L’ambassadeur de France va montrer l’intrus du doigt. Houphouët verra le doigt et expédiera Kourouma à Yaoundé, où il le fera nommer directeur de l’Institut international des assurances. Kourouma y passera dix ans (1974-1984) avant d’être nommé à Lomé comme directeur général de Cicaré (compagnie de réassurance des Etats africains).

Houphouët, Ahidjo, Eyadéma ! Kourouma avait de la matière pour un livre. « On invente tout en s’appuyant sur une réalité », expliquait-il, en 1990, à Jeune Afrique. La réalité sur laquelle il s’appuiera sera celle des pouvoirs africains. Ce sera : « En attendant le vote des bêtes sauvages » (1998). Immense roman à l’écriture tonitruante, fastueuse, baroque. Formidable galerie de portraits iconoclastes de dictateurs africains, pilleurs, exploiteurs, jouisseurs... « Monnè », son précédent livre, avait été perçu par beaucoup comme « violemment anti-nègre ». « En attendant » s’inscrivait dans la même ligne d’une vision fataliste de l’histoire, un des éléments majeurs de la mentalité malinké. Ce sera, véritablement, le grande livre de la désespérance africaine après les désillusions contées dans les « Soleils ». L’écrivain Patrick Grainville, dans Le Figaro, parlera de « L’odyssée des ogres d’Afrique ».

Compagnon du FPI de Laurent Gbagbo bien avant l’accession de celui-ci au pouvoir, Kourouma dira publiquement sa profonde déception devant l’évolution du pays quand Gbagbo s’emparera du pouvoir en 2000 et alors que la Côte d’Ivoire va être coupée en deux en 2002 : « Je pensais que mes compatriotes étaient des gens modernes et instruits. Mais je vois que nous sommes au-dessous de ce que j’imaginais […] Moi aussi j’ai peur » (cf. LDD Côte d’Ivoire 058/Lundi 20 janvier 2003). Ses anciens amis vont le cataloguer comme « traître proche des rebelles ». Il va alors retrouver la route de l’exil et s’installera à Lyon. Il y travaillera à un nouveau roman ayant pour thème la crise ivoirienne, mais la mort le surprendra avant qu’il ait pu l’achever. Ce sera « Quand on refuse, on dit non », publié finalement en 2004.

Voilà Kourouma qui a rejoint la terre africaine. Mais il n’est pas sûr que cet homme libre apprécie les éloges de ceux qui sont restés les larbins des « ogres d’Afrique ».

* Titre du papier de Stephen Smith publié dans Libération du samedi 27 et dimanche 28 novembre 1999.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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