06 janvier 2004
 
Interview au sujet d'Ahamadou Kourouma


C’était un homme modeste et honnête. Il n’avait aucune prétention intellectuelle et était un citoyen africain en phase avec son époque et ses luttes pour la dignité et plus d’humanité. Contrairement à beaucoup d’écrivains africains, il a su se préserver de la prostitution par rapport aux réseaux francophonistes qui les instrumentalisent au service de la colonisation française. C’était un grand écrivain.

 

 

Propos réceuillis par Samuel Batchati Le 05 Janvier 2004

 
TOGOFORUM : Ahmadou Kourouma, s’est éteint le 11 décembre 2003 à Lyon en France. C’est un grand écrivain qui vient de s’éteindre.
 

A.T. APEDO – AMAH : Ahmadou Kourouma est une référence dans la littérature africaine  francophone. Il est l’un des précurseurs qui ont vigoureusement renouvelé l’écriture de notre littérature après les fausses indépendances dans le pré carré français d’Afrique. Chaque époque de l’histoire d’une société voire d’un continent est maquée en littérature par une forme d’écriture, écriture qu’il ne faut pas confondre avec le style qui est individuel. Roland Barthes l’a bien explicité : l’écriture est collective et imposée par la société. Mais bien entendu sa grandeur tient à son style et à son talent de conteur.

TOGOFORUM : Les exégètes de la littérature africaine disent d’Ahmadou Kourouma qu’il est celui qui a imprimé dans les années 1970 un tournant décisif au cours de la littérature africaine. Quel a été son apport et en quoi a consisté cette rupture.

A.T.A.A. : J’ai dit tout à l’heure l’importance que je lui accorde dans les lettres africaines. Il a été à l’origine avec quelques écrivains d’un renouvellement de l’écriture africaine dans les années 1970. Qui dit renouvellement dit rupture. Cette rupture avait comme particularité de désacraliser la langue française en brisant le tabou castrateur d’une langue classique. Or il se fait que dans l’Afrique coloniale dans laquelle nous vivons, la situation linguistique est complexe. Nos sociétés vivent une situation de diglossie (bilinguisme) langue africaine / langue européenne dans laquelle nos langues africaines ont à faire face quotidiennement à la concurrence déloyale de la langue coloniale érigée en langue officielle, langue de l’élite occidentalisée opposée au peuple accroché aux langues nationales.

TOGOFORUM Lorsqu’il envoie Les soleils des indépendances aux éditions "Le Soleil" en 1968, le roman est taxé de charabia. Cependant deux ans plus tard, lorsque le roman paraît aux presses de l’Université de Montréal, les éditions Le Soleil rachètent les droits et republient en 1970 le roman, puisque Kourouma n’avait rien changé à son texte ?

ATAA. : Les tribulations éditoriales de ce bouquin illustrent parfaitement le fait que les éditions même les plus importantes manquent souvent de flaire. Je soupçonne que le comité de lecture duSoleil était prisonnier du français normatif clamaïque et s’est refusé à l’ouverture sur la culture africaine avec les africanismes subis par la langue française. Ça peut être aussi de l’inculture et du mépris pour les cultures étrangères voire étranges dont le véhicule privilégié est la langue autochtone. La récupération des Soleils des indépendances par Le Soleil est tout simplement une récupération après les critiques laudatives qui ont salué la publication du livre au Canada. L’explication du culte récupération n’est pas d’ordre esthétique, mais sûrement commercial.

TOGOFORUM : A la parution de "En attendant le reste des bêtes sauvages", plusieurs lecteurs ont trouvé en Koyaga le dictateur togolais Gnassimgbé Eyadema. Et l’on sait que Kourouma a été directeur d’une compagnie d’assurances au Togo pendant au moins 15 ans. Y a t-il des indices concourant à ce rapprochement ?

ATAA. : Le roman est truffé d’indices qui renvoient le lecteur à la biographie d’Eyadema. L’acteur lui-même, pour enfoncer le clou a déclaré dans des interviews que le modèle de son personnage est le dictateur togolais Gnassimgbé Eyadema. Le titre du roman lui a été inspiré par son boy alors qu’il vivait à Lomé. Au cours d’une campagne d’élection présidentielle qui ne laisse aucune chance à Eyadema si l’élection était honnête, Kourouma a interrogé son boy sur les chances d’Eyadema dont il était un partisan. Celui-ci a répondu que le dictateur gagnerait même si pour ce faire, il fallait faire voter les bêtes sauvages. Notez que dans notre pays, le Togo, champion du monde en fraudes électorales, il est d’usage de faire voter les morts, des bambins de 6 ans et des étrangers frontaliers. Avec ce roman, Kourouma a directement nourri son texte d’un contexte historique passé et contemporain. Tous ceux qui connaissent l’histoire récente du Togo reconnaissent Eyadema à travers Koyaga.

TOGOFORUM : "Les Soleils des indépendances", "Monnaie", "outrage et défi", "En attendant le vote des bêtes sauvages", "Allah n’est pas obligé" sont tous des romans de cet ivoirien exilé par Félix Houphouët-boigny et, récemment, par les défenseurs de l’aberrant concept de l’ivoirité. Y-a-t-il une veine intellectualiste en faveur d’une écriture " petit nègre " ?

A.T.A.A : En Afrique, lorsque vous ne vous laissez pas récupérer par le régime dictatorial en place et qui est toujours à la solde de la France et de ses réseaux mafieux, vous êtes condamné à une certaine marginalisation. Le dictateur Houphouët-Boigny l’a jeté en prison dans sa jeunesse. A l’âge de la retraite, c’est le tyran Laurent Gbagbo qui lance ses milices tribalistes à ses trousses au nom de l’ivoirité qui est un concept nazi. Pour échapper aux nazillons de Gbagbo, il a dû s’exiler pour éviter d’être retrouvé éventré dans un charnier. Les tribalistes et xénophobes lui reprochaient une ascendance malienne.

A ma connaissance, il n’y a pas dans la littérature africaine francophone une veine esthétique utilisant le petit négro. Tous ces romans sont autant d’interrogations sur nos pays africains subjugués et dirigés par ceux qu’il a qualifié de " bandits ". Le mal africain, la bêtise humaine, l’hypocrisie, l’incapacité des africains à prendre en main leur destin sont les thèmes centraux de ses livres. A propos de Kourouma, on ne peut pas parler d’intellectuel et lui-même le reconnaissait sans fausse modestie. Je l’ai connu à Lomé et avec mon collègue Huenumadji Afan du département des Lettre Modernes de l’Université de Lomé, nous l’avions invité à plusieurs reprises pour parler à nos étudiants. Il a également soutenu l’aventure de notre revue Propos Scientifiques.

TOGOFORUM :Allah n’est pas obligé met en scène un enfant soldat à la recherche de sa tante. Que représente cette quête ?

A.T.A.A. : Allah n’est pas obligé se déroule en Côte d’Ivoire, au Libéria et en Sierra Léone. Les deux derniers pays cités étant en guerre. Le petit Birahima parti à la recherche de sa tante après la mort de sa mère est obligé de devenir enfant soldat pour survivre à la barbarie, à l’état d’anomie. Sa quête est en fait une véritable quête initiatique qui a transformé, à travers les épreuves, cet enfant de 8 ou 10 ans en adulte précoce. Cette quête est l’occasion pour l’auteur de dénoncer les bandits qui mettent l’Afrique à feu et à sang. Il les cite nommément bandits : Charles Taylor, Samuel Doe, Prince Johnson, Foday Sankoh, Sani Abacha, Houphoët-Boigny, etc. Avec ces tristes personnages voués à l’égoïsme, l’humanité souffrante, africaine est comme donnée. En mettant Allah dans le titre du roman, Kourouma dénonce la propension de l’islam au formalisme. L’on ne s’en tient qu’à la forme qui devient un réflexe. Cet islam africain mâtiné d’animisme n’est qu’un vernis qui permet aux hypocrites de tremper leur prochain au nom d’Allah. Ses personnages n’ont que le nom d’Allah à la bouche tout en commettant les crimes les plus abominables qui heurtent la conscience humaine.

TOGOFORUM : Il travaillait depuis mars 2003 à un nouveau roman. Pouvez-vous nous en dire plus ?

A.T.A.A : Je n’en sais pas plus que vous sauf que son sujet était la Côte d’Ivoire de l’ivoirité tribaliste et xénophobe.

TOGOFORUM : Avec la mort de Kourouma, c’est une génération d’écrivains frondeurs qui meurt ou c’est une page de la littérature africaine qui se tourne ?

A.T.A.A : Chaque génération d’écrivains marque son temps à sa manière par des styles et des talents divers. La vie n’est vie que parce qu’il y a la mort au bout. Chaque génération est irremplaçable. Il est donc normal que les anciens s’en aillent. La vie le veut ainsi et le vaut aussi ; c’est une affaire de biologie. Le départ des précurseurs, c’est aussi une page qui se tourne (et non qui se ferme), car il a fallu que des pages se tournent pour que apparaisse un Kourouma dans les lettres africaines. La page doit se tourner pour que surgissent dans le paysage littéraire africain d’autre sortes de personnalités littéraires. C’est la loi de la dynamique culturelle. L’art est création permanente.

TOGOFORUM : L’œuvre de Kourouma a eu une certaine influence sur les auteurs togolais ?

A.T.A.A : Forcément mais indirectement à travers la liberté prise par rapport aux normes syntaxiques de la langue française. Dans le domaine de la dramaturgie, la plus forte influence vient du congolais Sony Labou Tansi.

TOGOFORUM : Ce mathématicien disait que s’il avait étudié les lettres, il n’aurait jamais écrit. Trait de modestie ou sincérité ?

A.T.A.A : Je n’en sais rien et Kourouma non plus n’en sait rien. Ne dit-on pas qu’avec des "si" on mettrait Paris dans une bouteille ? Ce n’est pas seulement le fait de faire des études littéraires ou scientifiques qui poussent une personne vers la littérature. De nombreuses circonstances de la vie et des rencontres y concourent énormément. A ce que je sache, une très infinie proposition de "littéraires" accède à l’écriture pratiquement à égalité avec les non littéraires. Disons que le fait qu’il n’ait pas eu à apprendre à maîtriser le français l’a forcé à se trouver son style particulier.

TOGOFORUM : En quels termes rendrez-vous

kourouma

kourouma

hommage à Ahmadou Kourouma ?

A.T.A.A : C’était un homme modeste et honnête. Il n’avait aucune prétention intellectuelle et était un citoyen africain en phase avec son époque et ses luttes pour la dignité et plus d’humanité. Contrairement à beaucoup d’écrivains africains, il a su se préserver de la prostitution par rapport aux réseaux francophonistes qui les instrumentalisent au service de la colonisation française. C’était un grand écrivain. Ses romans que je préfère sont Les Soleils de indépendances et Allah n’est pas obligé. Le premier et le dernier.

TOGOFORUM : Nous vous remercions.