Les Fantômes du roi Léopold : un holocauste oublié

C’est d’une véritable plongée dans l’horreur, doublée comme souvent de cynisme, que l’on revient lorsqu’on referme cet ouvrage par ailleurs passionnant. Ce que Adam Hochschild nous relate, c’est, dès 1872, une gigantesque entreprise d’appropriation et d’exploitation éhontée d’un territoire et de ses habitants.

Les populations congolaises sont privées de tout pouvoir politique, mais aussi de la propriété de leurs terres et des ressources naturelles produites par celles-ci, en échange de… rien du tout, ou presque… 450 chefs de village, généralement illettrés, signent à l’invitation de Stanley l’abandon librement et de leur propre assentiment, en leur nom et en celui de leurs héritiers et de tous leurs successeurs (...) à ladite Association la souveraineté et tous les droits de souveraineté et de gouvernement de tous leurs territoires (...).

Roi souverain du Congo ou, comme il se nommerait plus simplement lui-même, son propriétaire, Léopold II n’eut dès lors qu’un but : s’emparer de tout l’ivoire possible, par tous les moyens possibles, sans lésiner sur l’usage de la chicotte et sans que jamais les Africains perçoivent le moindre argent sur ces transactions. Sous couvert de lutte contre l’esclavage, Léopold édifia son propre système esclavagiste, au sein duquel le recours à de la main-d’œuvre forcée était la règle.

Après l’ivoire vint le caoutchouc, qui nécessitait un travail harassant et douloureux. Personne n’aurait fait ce travail volontairement; on pratiqua donc la prise d’otages systématique.

Les soldats débarquaient dans un village, pillaient tout, prenaient les femmes en otage et les gardaient jusqu’à obtention du quota de caoutchouc exigé; ils revendaient alors les femmes à leur «propriétaire». Initiative personnelle de quelques soldats trop consciencieux ? Pas du tout : il s’agissait véritablement de la politique de Léopold, et des consignes sur la manière de faire des otages figuraient dans le Manuel du voyageur et du résident au Congo que l’administration remettait à ses agents.

La pratique des mains coupées fut une des conséquences de cette pratique : les officiers européens exigeaient la preuve que les balles étaient utilisées pour abattre quelqu’un, et non pour chasser ou pour préparer une mutinerie. Cette preuve, c’était une main, coupée au cadavre. Ce qui explique certaines mains coupées à des indigènes vivants, pour justifier une balle en réalité utilisée à chasser… Léopold, accusé, répondait avec mépris : «Les mains coupées, mais c’est idiot !… Je leur couperais bien tout le reste, mais pas les mains. C’est la seule chose dont j’ai besoin au Congo !»

Outre les sarcasmes, Léopold avait d’autres ficelles : il fut un astucieux propagandiste, allant jusqu’à faire appel à un bureau de presse pour publier des livres favorables à sa politique ; il recourut au pot-de-vin, achetant véritablement le silence ou les louanges de certains ; il fut le spécialiste de la création de pseudo commissions d’enquête sur le Congo ou pour la protection des indigènes ; il manoeuvra la presse, faisant paraître, la veille de la parution d’un rapport malgré tout compromettant, un résumé de celui-ci qui n’avait que peu avoir avec ledit rapport, mais dissuada un temps les journalistes de consulter l’original...

Manipulateur, Léopold le fut jusque dans ses tractations avec l’Etat belge pour lui «céder» le Congo : les pressions devenant de plus en plus nombreuses, il dut renoncer à sa propriété sur le Congo avant sa mort, et vendit dès lors celui-ci à la Belgique : loin d’un généreux don, il s’agissait en effet d’un marché au terme duquel le gouvernement belge acceptait d’assumer les dettes (estimées à 110 millions de francs) de Léopold, dont une grande partie était en fait due au gouvernement lui-même. La Belgique acceptait également de débourser 45 millions et demi de francs pour achever certains projets architecturaux du roi, au nombre desquels la rénovation de Laeken comptait pour un bon tiers. Léopold, quant à lui, fit brûler les archives de l’Etat en 1908, afin que nul ne sache jamais ce qu’il avait fait au Congo.

Alors, un bon père de famille, Léopold au Congo? Un généreux anti-esclavagiste qui donna sans compter pour sa colonie ? Ce n’est qu’en 1923 qu’on vit enfin clair dans ses finances : placement de capitaux dans des fondations à l’étranger, utilisation illégale d’une part des richesses de sa sœur Charlotte, à moitié folle,… On était bien loin de l’image d’Epinal, déjà sérieusement écornée. Jules Marchal estime à environ un milliard d’€ (650 milliards de F Cfa!) le montant du profit tiré du Congo par Léopold de son vivant, montant dont la plus grande partie revint finalement à l’Etat belge, suite à un procès que deux des sœurs de Léopold intentèrent à leur frère.

Personne ne songea à restituer ces sommes au Congo, qui en quarante ans, avait perdu 10 millions de personnes dans ce qu’il convient sans nul doute d’appeler un holocauste. Les estimations démographiques situent à vingt millions de personnes la population des territoires concernés en début de période (aux alentours de 1880); dix millions au recensement de 1924. En quarante ans, le nombre d’habitants aurait donc été divisé par deux. Pour le plus grand profit de la famille royale belge et du capitalisme européen réunis.

L’historienne Sophie Bessis rappelle que lors de sa parution, le livre de Adam Hochschild, qui est pourtant fort bien documenté et qui traite sur un ton passionné des sanglantes méthodes de l’ère léopoldienne, a donné lieu, dans la presse française, à une série de critiques lui reprochant de trop s’étendre sur les méfaits de la colonisation. ..

Adam Hochschild, Les Fantômes du roi Léopold : un holocauste oublié, in Bonaberi.com, Paris, 2006.