Doit-on encore rêver raisonnablement ?

Ce sujet proposé aux candidats au concours à la Conférence du Stage du Barreau de Paris n’a pas manqué de me faire une impression particulière

Aussitôt, l’Histoire me bouscula. Et me revient la mémoire. Une date. Le 19 mars 2000.

C’était un dimanche. Jour de mariage à Bamako, chantent Amadou et Marième. Fortes émotions et liesse populaire.

Mon peuple venait de prendre sa Bastille. Sans heurt et dans la sérénité. L’alternance politique tant attendue était là ! Entière et palpable. Partout des visages avenants,des sourires immenses

Le grand rêve à chaque coin de rue, dans chaque quartier. Tout semblait redevenir possible.

Nous voilà donc à l’Opéra avec ses balcons et ses loges, symbolisant l’immensité des rêves

des Nouveaux Maîtres,accentuant les honneurs et leur goût à la célébrité,à la gloire et à la postérité

Et la musique occupe sa place, son espace. Une musique au rythme effréné,noyée dans une richesse de sonorités et réglée dans l’ordonnancement d’une symphonie

Tapez les mains, battez les pieds. Le peuple danse sous l’air des tanebères, des doxantus au refrain de Pape et Cheikh.. Etat de grâce totale.

Le Chef en personne conçut la mise en scène, écrivit l’opéra, supervisa l’œuvre, choisit le

lieu : le plus grand stade de la Nation ,du nom d’un illustre et immortel sénégalais .La messe doit être historique et populaire.

L’occasion fut offerte à tout le pays de découvrir les qualités de metteur en scène,de compositeur et d’écrivain du guide

Une démarche peu familière aux vrais compositeurs habitués eux-mêmes à créer leurs œuvres avec le relais des interprètes qu’aux politiques généralement attachés à la solitude studieuse et silencieuse de leurs bureaux

Fait encore plus insolite,mon hymne national a été zappé« pincez vos koras,frappez les balafons » ces mots qui ont bercé mon enfance à l’école et forgés mes convictions citoyennes et républicai- nes

A quoi bon donc maintenir une œuvre d’art, fut-elle commune à un pays quand on veut imprimer hic et nunc sa philosophie du pouvoir ?

Alors, décidé ! Dorénavant, les oreilles doivent s’habituer à l’hymne africain et à la couleur

bleue:tapis, bus publics et bulletins de vote au diapason

Les promesses s’empilent. Les esprits fonctionnent en arborescence. Une idée en amène une autre, les récits s’emboîtent les uns dans les autres. Ne plus savoir dans quel temps inscrire la politique,ni dans quel espace l’exercer, le risque ne leur effraie sans doute pas..

Pourquoi réduire la voilure. La crise est au Nord. Ici, nul n’a le droit de désespérer. Gardons le cap. Vision rose-bonbon.

Le rêve grossit. L’appel d’air enfle .C’est le début de la foire à la grande transhumance. Des bipèdes en boubous réversibles sans attendre le tour des saisons veulent venir à Canossa. Je m’étrangle. Moi qui croyais que Balzac avait tout dit sur la nature humaine !

Toutefois,l’orchestre ne dispose d’une identité sonore repérable immédiatement. Il ne s’agit plus du même orchestre. Sa personnalité a été modifiée.

Quoi de plus normal ! L’idéologie du chef ne tient qu’en un slogan :le Sopi (changement).Cet étendard vite tombé dans la boue et l’indifférence générale ?

Seuls quelques optimistes atteints de psitticisme, cette maladie qui consiste à répéter mécani-

quement les choses nous parlent toujours des projets du Chef de l’Etat ,de sa vision ,de son pro

gramme Banlieues

L’histoire est un cycle,il faut le rappeler,et que nous sommes peut-être arrivés à la fin de ce cycle ouvert par l’alternance en 2000.

La leçon que je tire de tout cela, puisque je déteste le rêve, cette fuite en avant, cette providentia- lisation des hommes au détriment de l’institutionatisation est que si la presse a contribué en partie

à l’avènement de l’alternance,la jeunesse de mon pays fera elle l’alternance à l’alternance.

Abusée tant de fois, elle pourra cracher enfin son dédain de zénith. Assez de mourir dans des embarcations de fortune sous les vagues abyssales de l’Atlantique.

Aujourd’hui plus personne ne rêve. Quand un seul homme rêve,ce n’est qu’un rêve. Mais s’il rêve le peuple en premier avec lui, c’est le début d’une nouvelle réalité. Ce peuple qui avait accueilli l’homme de l’alternance comme un prodige, au moment où cette profession s’exerçait encore par la parole, s’est aperçu qu’il n’était pas sans défaut

Le véritable problème, ce n’est pas le guide lui-même, c’est le rêve du guide. Cette démesure que de GAULLE appelait « la passion d’étendre coûte que coûte, sa puissance personnelle au mépris des limites tracées par l’expérience humaine, le bon sens et la loi ».

Ce qui nous pousse fatalement à un dédale inextricable.

Les Sénégalais vivent une vie terriblement quotidienne car ils sont de plus en plus anxieux de connaître où ils vont, qu’ils ne se lassent pas de s’interroger sur les lendemains possibles. Ils vivent dans une sensation d’incertitude marquée, pressés par les besoins immédiats :se nourrir avoir de l’eau, de l’électricité,du gaz,et maintenant du riz. Grain de riz, grain de vie,dit mon peuple.

L’alternance a échoué. Ce fut une érosion rapide des espoirs soulevés par le pouvoir. Car cette alternance n’a pas eu la politique de sa pensée. L’idée de l’attente qui était dans beaucoup de Sénégalais n’intimide plus, ni n’accable par l’espoir que l’on mettait en elle. Les intentions étaient sans doute généreuses et les réalités le furent moins. N’en déplaise à Shakespeare « ils ont pourtant commencé par le rêve »

J’ai plus de doutes que de certitudes. Je n’entends pas donc juger en amateur. Mes amis me pardonneront mon plaisir aristocratique de déplaire. Je nomme les choses avec le discours familier des poètes qui est souvent d’une liberté sans borne. L’intérêt et le prestige du Sénégal me le commandent .

Nous avons basculé dans une illusion dramatique et lourde de conséquences. Les bribes de vérité sur les finances publiques apparaissent une à une et il faut à chaque fois les arracher aux forceps. Les Sénégalais viennent maintenant à s’interroger.

Ce brouillard financier n’est pas rassurant ni très sain. Les pauvres et nos gosses paieront

L’alternance , c’est comme la guerre :en une nuit,les riches peuvent devenir pauvres et les pauvres devenir riches. Ce pays a justement inventé un néologisme que ne renierait sûrement pas l’Académie française : « l’alternoce »

Qu’à cela ne tienne. Que le rêve continue. Que mon peuple ne pense plus. Si un peuple pense, c’est le règne des idées. La Commune de Paris.

Victor Hugo avait raison en affirmant « qu’on peut lutter contre l’invasion des armées mais qu’on ne peut pas lutter contre l’invasion des idées. »

Le credo du pays doit être à l’image du PDS:c’est pas de vagues. Que ça se passe bien,que ça se passe mal, pourvu que ça passe en silence. On scénarise. Départ. Moteur.

Le rêve. Encore le rêve. Toujours le rêve. Par tous moyens. Transformons les médias d’Etat en attributs du pouvoir ; mettons en marche la psychologie des masses, cette mécanique bête,cons- truisons le discours narratif pour gérer l’ignorance. Instaurer la sédimentation de l’inacceptable,telle serait la règle.

La cerise sur le gâteau :la mise en scène de la célébration de la Goana,une sorte d’extase irration- nelle, un triomphe de l’insignifiance, tout ce qui heurte profondément le Sénégal dans son his- toire,la société sénégalaise dans ses valeurs et même la démocratie sénégalaise. Le propre du spectaculaire, c’est d’intégrer aussi sa critique

Alors que l’on ne nous amuse pas trop longtemps en nous vendons tout et n’importe quoi, comme Shéhérazade des « Mille et Une Nuits » sauvant sa tête à chaque aube,en charmant son bourreau par ses histoires

Quelle tristesse déjà d’imaginer un rêve populaire si ardent réduit finalement à une basse littérature, à une espèce d’élégance superflue et gratuite, à un domaine confus, à un magma indifférencié, à une sorte de temps virtuel

Le rêve flou ne peut avoir place nulle part. Ici ou ailleurs. Puisque dans la vie, même les réussites matérielles les plus simples dépendent de la facilité, que l’on a à exprimer clairement et correcte- ment sa pensée, à comprendre celle des autres et à éviter le malentendu

Dois-je me souvenir après tout, il ne s’agit ni plus ni moins que d ’appliquer un programme conçu et présenté pour soulager la misère populaire. A quoi bon rêver donc lorsqu’il faut agir ?

Pour fuir le tragique de la solitude du pouvoir. Cela n’a pas de sens pour un chef dit volontaire et si omniprésent. L’Histoire,c’est l’apprentissage de la complexité. La politique aussi.

Nous devons savoir depuis belle lurette que les rêves, les promesses, n’existent pas plus que le monstre du Loch Ness. Le rêve est par nature déraisonnable et volatil. C’est pourquoi quand il échoue,l’espoir déçu devient dangereux.

Confondre le futur avec le présent, c’est espérer que tout ceci n’ait qu’un mauvais cauchemar Senghor priait pour ne pas confondre l’ Eden et le Royaume d’ Enfance de peur de tomber « dans ce pont de douleurs qui les relie ».

Seul le rêve du changement fonde le changement. Quelqu’un l’a compris. Un patriote. Un leader d’un grand parti, pragmatique et décidé, et qui sans crier a redonné espoir dans son Nioro natal à des milliers de paysans et à leurs familles.

J’ai personnellement ici la conviction que le Sénégal et les Sénégalais ont là une chance à saisir et qu’il nous appartient ensemble de projeter nos regards voire nos espoirs sur l’homme. Au-delà de son geste grandiose,face à la faillite du pays, nous devons rester attentifs et ouverts à sa démarche

  • Mamadou DIALLO
  • Avocat au Barreau de PARIS
  • docteur en droit
  • Auteur des Eclats du Temps (Poésie)